Témoignage autorisé par Laurent KLEINHENTZ   Maire de Farébersviller  Auteur de plusieurs livres concernant les « MALGRE-NOUS »

Dincher Joseph †, fusillé le 27 octobre 1944 au Truppen Übungsplatz de Baumholder (cf. photos page suivante)

Témoignage de sa sœur benjamine, Mme Knott Marguerite-Louise, née en 1931 :

« Je n’avais pas encore 13 ans lorsque la Gestapo, établie à Fouligny, est venue appréhender ma famille domiciliée à Marange. Il était 1 heure du matin, en ce 1 er août 1944, lorsque les agents au manteau de cuir noir frappèrent violemment contre l’huis de la porte. Mon père, ma mère, ma sœur Marie-Elise et moi-même fûmes priés de nous habiller sur le champ. Maman voulut encore prévenir les habitants logeant dans la dernière maison du village sur notre sort, histoire aussi de pouvoir alerter mes frères Joseph et Philippe qui avaient déserté de la Wehrmacht et ainsi les mettre en garde.

Avec la crosse de son fusil, un policier cassa la clavicule de maman pour avoir cherché à enfreindre le règlement. Un camion nous attendait à la sortie de la localité. Nous fûmes emmenés au Grand Séminaire à Metz à des fins d’interrogatoire. Comme si c’était hier, je garde encore les cris et les hurlements proférés par les horribles personnages, bien incrustés dans le pavillon de mes oreilles !

Joseph fut appréhendé plus tard chez sa fiancée à Hallering, peut-être sur dénonciation. Ma sœur aînée Honorine put, après force palabres et argumentaires, nous extraire des griffes de la Gestapo. Elle avança le fait que son mari, soldat dans la Wehrmacht, servait fidèlement le Reich et qu’elle s’occuperait de ses deux cadettes. (Son époux fut plus tard tué dans son tank qui sauta sur une mine). Mon père et Joseph avaient habilement creusé sous le plancher de la porcherie un trou pouvant accueillir un fugitif. Cette fosse était surmontée d’un couvercle ornée de fumier pour déjouer le flair des agents qui vinrent plusieurs fois le rechercher. Lorsque Joseph avait été blessé, mes parents étaient allés lui rendre visite dans un Lazarett et je pense que c’est lors de cette rencontre en Allemagne qu’ils ont échafaudé l’idée de la cachette. Au cours de leur absence, mon autre frère Philippe, marié à Guinglange, était venu rendre visite à ses petites sœurs.

Il me doit la vie sauve car j’avais vu arriver deux policiers, les redoutés Spourni, un Autrichien, et un dénommé Thomas de Metz, qui étaient à la recherche de déserteurs : il faut dire qu’ils étaient nombreux dans le secteur. Ayant couru derrière la maison, je hélai mon frère à l’étage. Il sauta sur le tas de fumier qui amortit sa chute tandis que je filai chez une voisine qui me cacha derrière ses bidons de lait. Spourni avait vu la scène, s’étant placé à l’angle du pignon pendant que son acolyte grimpait à l’étage. Ma sœur fit les frais de leur colère, les compères la giflant d’importance parce qu’elle n’avouait pas la présence de Philippe dans les lieux.

« Ton frère va crever comme meurt un chien ! Dein Bruder wird verrecken wie ein Hund stirbt ! » A partir de cet instant, mes parents tombèrent dans le collimateur de la Gestapo. Lorsque je promenais mon agneau Lotti, papa était accoudé à la fenêtre et me suivait des yeux pour savoir si la voie était libre. Joseph pouvait alors se détendre un peu à l’air libre, claquemuré qu’il était dans sa caverne obscure.

Si je faisais mine de me gratter la tête, cela signifiait qu’il y avait danger et père signifiait alors à mon frère de réintégrer au plus vite sa cachette. Mes parents subirent la dure loi des représailles (Sippenhaft) au motif que deux de leurs garçons avaient fui leurs unités. Ils furent d’abord dirigés sur la Brême d’Or. Papa fut ensuite expédié à Dachau où son corps fut brûlé en janvier 1945 dans le krematorium. Il avait servi le kaiser en 1914-18. Un camarade survivant le vit encore vivant dans le convoi l’emmenant à son supplice. Quant à maman, elle fut internée à Orianenburg-Sachsenhausen sous le matricule 6955, le triangle rouge des politiques cousu au bras. Elle endura le calvaire au travers de cruelles expériences médicales et fut reconnue après guerre comme combattante dans la résistance intérieure française.

Lettre d’adieu de mon frère Joseph écrite le 27 octobre 1944 à ses parents :

Mes chers parents, frères et sœurs, De douloureux instants ont démarré pour moi ce matin. Oui, ce matin, j’ai reçu la nouvelle que ma condamnation à mort serait exécutée. Je veux donc prendre congé et vous envoyer mes salutations. Cet arrachement avec vous m’apparaît le plus pénible, vous avez toujours été bons avec moi, vous m’avez bien élevé, vous n’avez rien à vous reprocher sur mon éducation. C’est pour tout cela que je vous remercie. Je meurs bien préparé, j’ai beaucoup prié ces derniers temps, je me suis encore confessé ce matin et j’ai communié. Je sais que j’arriverai bien chez le Seigneur Dieu, c’est pourquoi je suis heureux et calme. Je sais que nous nous reverrons de nouveau un jour. Cela me fait de la peine de savoir qu’à cause de moi vous devez subir tant de souffrances. Mais le Bon Dieu vous le reconnaîtra. Saluez, s’il vous plaît, tous mes frères et sœurs, et la parenté. Mais avant tout, soyez, chers parents, salués personnellement de tout cœur. Votre fils Joseph Dincher.

Lettre d’adieu de mon frère écrite à ses frères et sœurs :

Mes chers frères et sœurs, (la famille Dincher avait 12 enfants, Ndr). Ce matin, j’ai eu l’occasion d’apprendre que mon jugement est devenu exécutoire. Voilà pourquoi je veux prendre congé de vous. Nous nous sommes toujours très bien entendus, comme c’était beau chez nous à la maison. Ah, si cette horrible guerre n’était pas survenue ! Comme elle a porté préjudice à notre famille ! Cependant tout ce que Dieu veut se convertit en Bien, je meurs bien préparé, calme et résigné. Cordiales salutations et au revoir au Ciel. Votre frère Joseph (Seppel).

Epilogue :

Je n’ai pas eu de jeunesse heureuse. J’ai été déclarée pupille de la Nation après guerre. En mai 1945, j’ai été impatiente de retrouver mes parents. Hélas, des rescapés descendus d’un camion gazogène, m’ont confirmé le décès de papa. Imaginez mon état d’esprit à la Communion solennelle où toute notre famille aurait dû et pu être réunie sans les affres de la guerre. Je n’ai pas reconnu maman lorsqu’elle est revenue à son tour. J’ai aperçu à travers la croisée de la fenêtre une vieille dame habillée de noir, toute ratatinée. C’était elle, ombre d’elle-même, qui avait réussi à passer à travers les épreuves, hélas pour peu de temps, car elle mourut peu après, victime expiatoire des sorciers nazis !

                   

Exécution capitale à l’encontre d’un soldat de la Wehrmacht

(DHH Berlin F66/1151 Standrechtliche Erschießung eines Wehrmachtsangehörigen)

 

(au-dessus, photos de la caserne de Baumholder)