Devoir ou travail de mémoire?
Cet hommage qui dit l’attachement de NEO, notre Ami fidèle aux témoins rencontrés depuis ces longues années
Tant que nous aurons parmi nous des jeunes à l’image de NEO, tant que nous serons là pour être les passeurs de mémoire, leurs voix ne s’éteindra pas !
Merci NEO pour ce magnifique reportage
Elisabeth Fabre, une femme remarquable, figure de la Résistance haut-savoyarde et pionnière du combat pour le droit des femmes, qui vient de s’éteindre ce jour.
J’avais rencontré Babeth il y a six ans, et je l’ai suivi tout au long de ces années, que ce soit dans le cadre de mes recherches, en organisant sa venue dans le Var pour des interventions scolaires, ou en qualité d’auxiliaire de vie l’été dernier. Excusez-moi de la longueur de ce mail, mais j’ai essayé de retracer le plus fidèlement plus d’un siècle d’une vie exceptionnelle marquée par les tourments de l’Histoire… Ci-joint, quelques photos…
Elisabeth était née le 24 septembre 1924 à Paris, dans une famille parisienne de plusieurs générations. Son père, Paul Noguès, était diamantaire et Elisabeth grandit dans les beaux quartiers de Paris – rue Théodore de Banville dans le XVIIème arrondissement. Enfant, elle est profondément marquée par la disparition de sa mère, Renée, décédée de la tuberculose en 1936. « J’avais onze ans quand j’ai perdu ma mère et j’ai été très marquée par cet évènement, parce que je me suis sentie rejetée. Mon père s’est remarié deux années après, à mon grand désarroi… » Placée en pension par sa belle-mère, Elisabeth gardait un souvenir douloureux de cette adolescence, éloignée du monde comme de l’affection de ses parents. Comme tous les enfants de sa génération, Elisabeth grandit dans le souvenir de la Grande Guerre. « Le frère de mon père avait été tué à la guerre de 14-18, lui-même s’était engagé à dix-huit ans, mon père en a été très marqué… Il faut se souvenir qu’à ce moment-là les femmes portaient le deuil de nombreuses années, toutes en noir, tout le temps. Les jeunes ne pouvaient pas se situer réellement parce qu’on ne parlait que de ces « boches » qu’on ne voulait plus voir, qui nous avaient envahi et qui nous avaient abîmés. »
A la déclaration de la guerre, Elisabeth a quinze ans. De pensions en pensions, elle se retrouve à Megève, dans un home d’enfants, la pension « L’Etoile de Neige ». « J’ai entendu le tocsin, je me suis rendue sur la place de la mairie… Les habitants se rassemblaient, les hommes rassemblaient leurs affaires, les femmes pleuraient, la guerre est déclarée. » Malgré son jeune âge, Elisabeth n’a qu’une hâte : participer à l’effort de guerre, à son niveau ! « Je vais te faire rire, je me suis proposée pour garder les vaches ! » Pour pallier à l’absence des mobilisés, elle proposait ses services aux fermes voisines. « Je me suis retrouvée dans un champ, à m’occuper de
quelques vaches, avec l’impression d’être utile aux gens du village, et d’une certaine manière, à la France. » Envoyée par sa belle-mère à l’institut Delfeuille, une pension renommée de Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loire), Elisabeth apprend la débâcle française et l’avancée des troupes allemandes. Face à l’évolution de la situation, les religieuses prennent la décision de partir en exode le 9 juin, sous les bombardements. « Nous sommes parties en uniforme, j’avais mon petit chapeau, s’il-te-plait, la petite valise, des gants et des petites chaussures à talons ! On a couché dans les granges, sur de la paille. Les paysans du coin ont trouvé un cochon et nous l’ont tué derrière nous pour nous nourrir. Quand des gens arrivaient, on les recevait, on les nourrissait et on les habillait si c’était nécessaire. Mes petits gants en soie ont été mangés par les souris, pendant une nuit passée dans une ferme ! » Son père retrouve la trace de sa fille grâce à une petite annonce sur le journal publiant les listes de personnes recherchées. Elle commence alors ses études dans une école supérieure de secrétariat, à la gare Saint-Lazare
C’est le début de l’occupation nazie, une période insupportable pour Elisabeth, qui avait été élevée dans la « haine du boche ». Aussitôt, dès l’été 1940, c’est l’esprit de Résistance, même si tout reste à inventer. « J’ai des rubans, je vais me faire des petits rubans tricolores ! Je traversais les Champs Elysées en vélo pour aller dans mon école. A midi, les troupes allemandes défilaient, les badauds s’attroupaient, je retournais mon vélo pour éviter cette vision insupportable. Je me mettais deux rubans ou un petit bouquet de fleurs tricolores sur le revers de la veste. Dans le métro, j’écrasais les pieds des soldats allemands. C’était ridicule de faire des trucs pareils, mais c’était une manière de montrer son mécontentement ! »
Après deux années à l’école de secrétariat, Elisabeth obtient un diplôme de secrétaire, de sténo-dactylo comme l’on disait. Soucieuse d’aider les Parisiens lors des bombardements, elle reçoit également une formation de secourisme avec la Défense passive. Elisabeth obtient des ausweis pour raison de famille, des soucis de santé de son père, pour aller en zone sud. « Quand on allait en zone sud, il n’y avait pas d’Allemand, on avait l’impression de pouvoir respirer ! » Elisabeth est envoyée par son père à Talloires, dans l’auberge du Père Bise, au bord du lac d’Annecy. Marius Bise et son épouse connaissaient très bien son père, pour lui avoir acheté à plusieurs reprises des bijoux. « C’est lors d’une des mes escales que j’ai appris que Marius cachait des Juifs. J’ai eu la demande de certaines personnes pour passer des courriers à Paris. » D’un jour à l’autre, Elisabeth s’est mise à récupérer ces lettres que ces réfugiés juifs souhaitaient adresser à leur famille, elle les cache dans les toilettes du train, « bien roulés derrière les tuyaux des toilettes, pour éviter un mauvais contrôle allemand en pleine nuit ». Ce sont ses premières actions clandestines.
Elisabeth est expédiée par sa belle-mère à La Clusaz, avec une nièce de cette dernière souffrant d’une pneumonie imaginaire que l’air de la vallée de Thônes pourrait soigner. Dans ses bagages, elle n’a que sa machine à écrire, son diplôme de secouriste de la défense passive.La Clusaz est une plaque tournante de la Résistance en Haute-Savoie, le service de renseignements de la Haute-Savoie y était installé. A l’hôtel du Lion d’Or, Elisabeth rencontre des chefs de la Résistance de passage, « je voyais qu’il y avait un besoin d’aide. « J’ai entendu des officiers dire : « Mais comment va-t-on faire pour s’occuper de ces jeunes qui montent au plateau ? » Le secteur est alors sous contrôle allemand, il était question de faire des parachutages sur le plateau des Glières. « Je rencontrais des tas de résistants à l’hôtel, je savais tout juste leur prénom. » Petit à petit, Elisabeth Noguès devient « Babeth », elle est intégrée dans l’Armée Secrète par le docteur Bombiger, « Marc » dans la clandestinité, qu’elle rencontre à La Clusaz.
Tout s’accélère le 21 janvier 1944 : l’état de siège de la Haute-Savoie est déclaré par le colonel Lelong. Cachée dans un petit châlet, la fidèle machine à écrire de Babeth « Underwood » ne chômait pas, elle réalisait de nombreuses missions de secrétariat pour la Résistance, notamment la rédaction des condamnations à mort. Il est arrivé qu’on m’apporte des fusils. Un jour, le docteur demande à Babeth d’aller soigner un blessé sur les hauteurs de La Clusaz, c’est le début d’une aventure pour Babeth. « J’ai mis ma petite croix de Lorraine, je suis montée voir ce blessé en pleine montagne. Je frappe à la porte avec mille précautions. « Qui c’est ? », j’entends. « C’est moi, je viens vous soigner… » « Rentrez, mais faites vite ! ». Je vois un gars couché sur un lit, pointant son revolver, les cheveux tout jaunes – il avait été teint en blond par la Résistance. Il n’était pas beau à voir, une balle lui avait traversé la tête, la plaie est vilaine. Pour le désinfecter, j’étais arrivée avec un peu d’alcool à 90 et du coton. « Faites vite, ça fait mal ! » Il n’était pas très content, mais je l’ai calmé. Je suis revenue le soigner le lendemain et deux, trois jours de
suite, je suis revenue. »
De ce jour, les blessés étaient acheminés dans un chalet des hauteurs de La Clusaz, qui devient vite trop exigu. Le docteur Bombiger décrète qu’il faut monter un hôpital clandestin à La Clusaz, dans le syndicat agricole, dont il donne la responsabilité à Babeth. A 19 ans, elle est responsable d’un hôpital clandestin : à peine emménagé, les premiers blessés affluent en voiture, en camion, de jour ou de nuit. « Un beau jour, début août, vingt-cinq maquisards de Haute-Savoie, blessés au combat, débarquent par camion. Les plus gravement atteins sont installés à l’étage, où ils bénéficient d’un peu plus de calme. Les châlits à terre sont pleins, mais certains blessés n’attendent qu’une seule chose, pouvoir rejoindre le plus vite possible le combat. » Pour obtenir des médicaments, le maquis fait des « coups » à l’hôpital.
Repéré par les Allemands, l’hôpital doit être évacué. « Certains n’étaient pas trop blessés, d’autres avaient de graves blessures. Avec Zizon Fournier, une fille
d’Annecy, nous décidons de disperser les blessés dans les familles. Dans la précipitation, les maquisards sont transportés dans des fermes aux alentours de La Clusaz, chez l’habitant – un grand risque pour les familles concernées. » Sur ces entrefaits, alors que les villes la vallée de Thônes et au Villard sont massivement bombardées, Babeth sauve la vie de trois-cents d’enfants réfugiés originaires du Nord en demandant au curé d’installer des grands draps et des ornements d’église rouges, pour stimuler un hôpital de la Croix-Rouge.
La Libération approche, pas à pas. Babeth participe à la prise de la prise de la prison d’Annecy où de nombreux résistants des Glières étaient internés, dans l’attente d’une probable déportation ou exécution. « J’ai aidé à sortir les blessés, on les a mis dans des cars et on les a ramenés à Thônes dans un hôtel où ils ont pu prendre un bon repas. » Le lendemain, le 19 août, le colonel Nizier fait répandre sur Radio Londres l’idée selon laquelle quatorze mille hommes entourent Annecy, « les chiffres ont été un peu exagérés ! » Babeth descend de La Clusaz à Annecy dans une atmosphère invraisemblable. Ce même jour, d’importantes tractations sont engagées à Chavoires entre l’état-major allemand et le commandement FFI du colonel Nizier. Son amie Georgette Pécoud – dite Zette – participe aux négociations finales en tant que secrétaire de Nizier, à l’hôtel Splendid d’Annecy. Le dimanche 20 août, à dix-huit heures, un grand défilé de tous les résistants est organisé en plein centre d’Annecy. « Je vois arriver une belle voiture avec une croix rouge. Tiens, il y avait le docteur Bombiger dedans. Le véhicule s’arrête devant moi : « Mais vous êtes là Babeth ! Montez donc avec nous, vous avez gagné le droit de participer à la parade ! ». En tête de cortège, Babeth, brassard au bras, arpente Annecy libérée.
L’hôpital continue son office tout le mois de septembre, mais dans l’hôtel des Alpes. A la fin du mois, les blessés qui restaient sont descendus à l’hôpital d’Annecy.
Nizier, chef FFI de la Haute-Savoie, refuse à Babeth de suivre le convoi sanitaire pour libérer Lyon, au motif qu’elle était encore mineure ! « J’avoue que j’ai été furieuse, compte tenu de tout ce que j’avais fait ! » A cette même période, elle entre au bureau de l’association des survivants des Glières, où les familles commençaient à venir
pour reconnaitre leurs enfants. « J’ai vu, vraiment, des photos extraordinaires d’horreur. Les corps étaient reconnus, on prévenait les familles ». Malgré tout, elle parvient à
s’engager dans les AFAT, [les Auxiliaires féminines de l’Armée de terre], où elle se retrouve aussitôt à la tête d’une vingtaine de femmes qu’elle forme aux exigences militaires. En mai 1945, de retour à Paris, Babeth devient secrétaire du colonel Roman Petit, chef des maquis de l’Ain et de la Haute-Savoie. La guerre est terminée, et pour fêter cela, son père lui offre… une père de chaussure en cuir rouge !
La vie reprend son cours, et quelle vie… Babeth mène une vie exceptionnelle, passant par plusieurs métiers, une situation parfois précaire après son divorce, mais toujours avec courage, abnégation et dignité. Elle fait la rencontre de Robert Fabre, grand magistrat, qui l’accompagnera pour près de soixante ans d’amour. Dès son arrivée à Meylan (Isère), elle monte un service d’aide ménagère pour permettre aux mères de famille de travailler. Elue conseillère municipale en 1965, puis
adjointe au maire, elle découvre alors l’association des conseillères municipales, qui formait les femmes à la participation civique. C’est ainsi que Babeth se sensibilise et s’engage pour la cause des femmes, prégnante dans les années 1960. « Je crois que la richesse de cette association était d’arriver à un moment où les femmes voulaient se former pour pouvoir se défendre, parce qu’elles travaillaient. Très souvent, j’ai vu des femmes à la campagne qui étaient perdues, paumées. Excuse-moi du terme mais c’était ça… Elles avaient envie, besoin de se former mais elles n’osaient pas. Je disais aux maires : « Mais prenez des femmes sur votre liste ! » Un maire
agriculteur m’a répondu : « Madame, à l’heure où nous faisons les réunions, les femmes ne peuvent pas venir, elles font la cuisine » ! » Babeth prend leur défense et s’engage pleinement à leur côté.
Auprès de la Fédération mondiale des Villes jumelées, elle s’engage également pour la paix et le dialogue franco-allemand avec les jumelages. Babeth s’engage pour les femmes à travers le monde, avec l’ACMI. « Nous sommes allées à Lomé, au Togo et nous étions une quinzaine à aller parler des droits des femmes sur le plan international. Je me souviens d’une session où on parlait des besoins des femmes dans les communes. On disait : « Il nous fait des haltes-garderie, il nous faut des restaurants scolaires… » Il y a une femme de la Haute-Volte qui nous a dit : « Nous, c’est la soif, la faim et la mort ». On est toutes restées saisies de cette réaction. Rien que d’en parler, j’en ai presque des frissons… Ces femmes m’ont beaucoup marquées. » Sénatrice suppléante auprès du président de l’association des maires, elle refuse pour autant l’aliénation de tout parti politique… Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir ses idées pour autant. C’est dans ce cadre qu’elle est vivement encouragée par Françoise Giroud et Simone Veil.
Elisabeth s’engage pour la mémoire de la Résistance, au sein du Musée de la Résistance de Grenoble qu’elle quitte pour de malheureux différents politiques. Par la suite, elle devient conservatrice du Musée des Troupes de Montagne de Grenoble. Regrétant qu’il n’y ait jamais eu de rencontre entre femmes résistantes et femmes combattantes en uniforme, elle organise en 1994 un colloque sur « Les femmes dans les combats de la Libération », avec de grandes figures comme Lucie Aubrac. Babeth a commencé il y a une quinzaine d’années à témoigner dans les établissements scolaires, je l’ai accompagnée à de nombreuses reprises. En 2023 et en 2024, j’avais organisé sa venue à Toulon (Var), où elle est intervenue devant de nombreux élèves, auprès de son fils Jacques. Elle est restée jusqu’à son dernier souffle, ce 23 mai, à près de 102 ans, une précieuse amie et une femme pour qui j’avais une profonde admiration et une grande reconnaissance.
« Les maquisards des Glières, mes amies de la Résistance, mes blessés n’ont jamais quitté ma mémoire et je continuerai, tant que mes forces me porteront, à témoigner de mon histoire. Je ne veux pas qu’on les oublie ». NEO
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