Dialogue fictif entre Henri Barbusse et Jean Giono par Stéphanie RAMOS
BARBUSSE
« Nous sommes dans un trou. »
Sa phrase tombe comme une pierre dans un puits.
« La guerre nous mange. Elle nous dévore un à un. »
Alors, du fond des collines, une autre voix s’avance. Elle sent la terre, le vent, la lumière. C’est la voix de Jean Giono, celle de Refus d’obéissance, de Que ma joie demeure, de L’Homme qui plantait des arbres. Une voix qui ne nie pas la nuit, mais qui cherche obstinément l’aube.
GIONO
« Je hais la guerre. »
Il le dit doucement, comme on dit une vérité ancienne.
« Elle coupe les racines. Elle arrache l’homme à la terre. »
Barbusse écoute. Dans ses yeux, la lueur des bombardements se reflète encore.
BARBUSSE
« J’ai vu les hommes tomber. J’ai vu la boue les avaler.
J’ai vu la fraternité naître dans la misère.
Mais j’ai vu aussi l’absurdité, la mécanique, la folie. »
Giono incline la tête.
Il connaît cette folie.
Il l’a portée en lui comme une ombre.
GIONO
« On ne peut pas tuer sans se tuer un peu soi-même.
La guerre n’est pas seulement un champ de bataille.
C’est une blessure dans l’âme. »
Un silence.
Un silence où l’on entend presque le vent dans les pins de Haute-Provence.
Alors une troisième voix surgit, plus légère, plus claire : celle d’Elzéard Bouffier, l’homme de L’Homme qui plantait des arbres.
Il ne parle pas fort.
Il parle comme on plante une graine.
BOUFFIER
« J’ai planté des arbres.
Un par un.
Pour que la terre revive.
Pour que les hommes respirent.
Pour que la guerre n’ait plus de place. »
Barbusse le regarde comme on regarde un miracle.
BARBUSSE
« Dans les tranchées, nous n’avions que la boue.
Vous, vous avez eu la patience de la lumière.
Comment avez-vous fait ? »
Bouffier sourit.
Un sourire de terre et de pluie.
BOUFFIER
« J’ai fait ce que la guerre ne sait pas faire.
J’ai construit.
J’ai attendu.
J’ai aimé. »
Giono pose alors sa main sur l’épaule de Barbusse, comme un frère.
GIONO
« Tu as montré l’enfer.
Moi, j’ai voulu montrer ce qui peut renaître après.
Nous écrivons la même chose, mais depuis deux versants de la montagne. »
Barbusse ferme les yeux.
Il revoit les hommes de Le Feu, leurs visages creusés, leurs mains tremblantes, leurs voix fatiguées.
BARBUSSE
« Ils auraient aimé entendre ta lumière.
Ils auraient aimé croire qu’un arbre peut repousser.
Qu’un village peut renaître.
Qu’un homme peut dire non. »
Giono répond doucement :
GIONO
« C’est pour eux que j’ai écrit.
Pour que leur souffrance ne soit pas vaine.
Pour que la terre, un jour, redevienne un refuge. »
Alors les deux voix se mêlent, se répondent, se complètent.
L’une parle de la nuit.
L’autre parle de l’aube.
Et entre elles, comme un pont, la voix de Bouffier murmure encore :
BOUFFIER
« Il suffit parfois d’un arbre.
D’un geste.
D’une parole.
Pour que le monde recommence. »
Et dans ce dialogue, quelque chose s’apaise.
La guerre recule un peu.
La lumière avance.
Et les livres, ensemble, deviennent un seul souffle :
un souffle de paix, de terre, de fraternité.
Commentaires récents