La Saint Valentin
Par Stéphanie RAMOS
La guerre, lorsqu’elle s’abat sur les peuples, semble vouloir réduire l’existence à sa plus simple brutalité. Pourtant, au cœur même de cette obscurité, certaines traditions persistent avec une force presque miraculeuse. La Saint Valentin, fête discrète en temps de paix, devient alors un geste de résistance intime, un souffle d’humanité que rien ne parvient à étouffer.
Dans les tranchées de 1915, par exemple, les soldats recevaient des cartes ornées de cœurs et de colombes, envoyées depuis l’arrière. Louis Barthas, tonnelier devenu poilu, note dans ses carnets comment ses camarades les glissaient dans leurs capotes comme des talismans.
L’historien Jean Jacques Becker rappelle que près de soixante-dix pour cent du courrier adressé aux soldats était d’ordre amoureux, et que le 14 février, les sacs postaux gonflaient davantage encore. Une lettre conservée aux Archives nationales témoigne de cette ferveur : une jeune femme de Lyon écrit à son fiancé mobilisé qu’elle lui envoie « ce cœur pour que tu y reposes le tien, au cas où la guerre voudrait te le voler ». Ces mots simples, tremblants, avaient la force d’un rempart contre la déshumanisation.
Lorsque l’Europe replongea dans la tourmente en 1939, la Saint Valentin continua de tracer son sillon fragile. À Londres, sous le Blitz, les stations de métro transformées en abris devinrent parfois des salles de bal improvisées. Le 14 février 1941, alors que la ville brûlait sous les bombes, des couples dansèrent au son d’un accordéon, comme le raconte Margaret Ellis dans un témoignage conservé à l’Imperial War Museum.
Les fleuristes, malgré les pénuries, vendaient encore quelques roses flétries, que l’on s’offrait comme des reliques. Le Daily Mirror encourageait même les Londoniens à « célébrer la vie » en dépit du fracas. Ainsi, aimer devenait un acte de défi, une manière de dire que la peur ne gagnerait pas.
Plus loin encore de la paix, dans les camps de prisonniers ou les lieux d’internement, la Saint Valentin prenait la forme de fragments clandestins. Dans les Stalags allemands, les hommes fabriquaient des cartes avec des morceaux de carton, des fils tirés de leurs vêtements, des bouts de tissu récupérés. Plusieurs de ces objets, conservés aujourd’hui au musée de la Résistance de Besançon, témoignent d’une créativité désespérée. Dans les camps de concentration, l’amour ne pouvait s’exprimer qu’en éclats.
Le poète hongrois Miklós Radnóti, déporté, écrivait à sa femme Fanni des vers qui, bien que non datés du 14 février, en portent l’esprit : « Je marche vers toi, même si mes pas s’effacent », note t il dans son Carnet de Bor, retrouvé sur son corps en 1944. Ces mots, arrachés à l’horreur, disent mieux que toute la puissance de l’amour comme ultime refuge.
Cette persistance de la Saint Valentin en temps de guerre trouve un écho particulier dans la légende même de son saint patron. Valentin, prêtre romain du IIIᵉ siècle, aurait été martyrisé pour avoir célébré des mariages clandestins malgré l’interdiction de l’empereur Claude II.
Le Legenda Aurea de Jacques de Voragine raconte qu’il « unissait les cœurs malgré la loi des armes ». Cette histoire, souvent réactivée durant les conflits, servait de modèle : aimer malgré l’interdit, aimer malgré la violence. Le New York Times, dans son édition du 14 février 1943, publia un article intitulé « Valentine’s Day : Love Defies War », rappelant que la fête avait traversé les siècles et survécu aux empires.
Ainsi, la Saint Valentin n’était pas seulement un rituel sentimental : elle devenait une manière de maintenir vivante la possibilité d’un avenir. Paul Éluard, dans Poésie et Vérité (1942), écrivait que « la nuit n’est jamais complète », et ces mots, souvent cités dans les journaux clandestins, servaient de viatique aux couples séparés.
Aimer, lorsque tout s’effondre, c’est déjà reconstruire. C’est affirmer que la paix n’est pas seulement un traité, mais un désir. C’est dire que, même lorsque les nations s’affrontent, les êtres humains continuent de se chercher, de s’écrire, de se promettre un retour.
La Saint Valentin en temps de guerre n’est donc pas une parenthèse naïve. Elle est une flamme fragile que l’on protège du vent, un fil rouge qui relie les vivants à ceux qu’ils espèrent retrouver. Elle rappelle que l’humanité ne se mesure pas à ses victoires militaires, mais à sa capacité à aimer malgré tout.
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