Vous qui partagez semaine après semaine nos récits et les témoignages recueillis par NEO que nous avons lui et moi pour habitude de travailler ensemble, comprenez à la lecture de ce qui suit, combien le Devoir de mémoire et le recueil de tels récits peuvent bouleverser celui qui les entend! celle qui les lit pour la première fois !

Sous la plume de NEO, vous allez vivre l’indicible horreur des barbaries nazies, le vécu de deux jeunes filles Allemandes dont la famille est décimée parce que juive !

NEO nous dit sa tristesse de perdre jour après jour ceux qui deviennent ses Amis.

Il se livre dans ce court extrait, l’intégralité du récit vous pourrez en prendre connaissance dans le document annexe, la lecture vous en sera douloureuse !

Christiane Dormois

Ce soir, j’ai le cœur lourd… Une personne à laquelle je tenais beaucoup vient de décéder, mon amie Renata Harpprecht, déportée à Auschwitz et Bergen-Belsen, rescapée de la Shoah. Je vous transmets donc le témoignage rédigé des suites de nos divers entretiens.

Née le 14 janvier 1924 à Breslau, Renata grandit auprès de ses soeurs Anita et Marianne, son père est avocat à l’Oberlandesgericht de Breslau, haute juridiction allemande, sa mère est musicienne. Médaillé pendant le premier conflit mondial, membre d’un important tribunal allemand, son père garde confiance en son pays. Néanmoins, il tentera d’évacuer ses filles hors du territoire allemand, ce qui aboutit uniquement pour Marianne.

« Mes parents ont été déportés durant les premières déportations de masse, comme ma tante et mon oncle avant eux. Ce jour-là, Maman pleure beaucoup, elle sent la fin arriver, mon père refuse que nous les accompagnions, il répond à nos demandes instantes en quelques mots : « Il vaut mieux que vous restiez. Vous saurez assez tôt où nous allons ». Tellement de valises s’entassent pour leur « départ », si nous avions su qu’elles seraient toutes volées… Pendant toute une nuit, nous rédigeons ensemble toutes les tâches que nous devrons assumer seules, pour ne rien négliger.

« Mes parents partiront dans un convoi de déportation vers la Pologne, à Izbica. Ils y creuseront leur propre tombe, s’y déshabilleront avant d’y être fusillés. Ce jour d’avril 1942, ma vie prend un autre tournant ». »

L’arrestation de Renata et d’Anita sera tout-à-fait particulière… En effet, toutes deux travaillent dans l’usine à papier de Breslau, auprès de prisonniers de guerre français. C’est ainsi que Renata est amenée à faire de faux papiers pour que des prisonniers français puissent s’évader de l’usine. Le jour de leur propre évasion arrive, Renata et Anita sont arrêtées le jour même à la gare. Renata parle déjà allemand, anglais… et français ! Ses parents ayant une gouvernante française, comme il est d’usage dans les bonnes familles allemandes d’avant-guerre. [Extrait] « Comme une idiote, je nous présente comme des aristocrates françaises de passage dans la ville ! Nous sommes dirigées en prison, en présence d’un interprète. Nous avons toute la nuit pour préparer l’interrogatoire du lendemain ». Elles révèlent leur réelle identité, le procès se révèle être une supercherie : elles sont condamnées pour «tentative d’évasion », « aide à l’ennemi », et « faux » !

Les deux sœurs sont séparées pour la première fois, Renata étant internée au centre pénitencier de Jauer, auprès des « grands criminels » allemands, dont nombre de droits communs. C’est dans des circonstances exceptionnelles qu’elle retrouvera Anita : « A côté de la déportée tenant dans ses mains la tondeuse, un détail m’interpelle : une paire de souliers, rien de plus ordinaire. Mais quels souliers ! Une paire de chaussures noires avec un lacet rouge ! Lorsque j’interroge la jeune fille sur leur provenance, elle me répond : « Elles appartenaient à une jeune fille ayant intégré l’orchestre il y a une semaine… ». Je lui réponds : « C’est ma sœur ! »

Anita a déjà intégré l’orchestre d’Auschwitz, dirigé par Alma Rosé, à son tour, Renata sera également « sauvée » des affres de la déportation par l’orchestre… après avoir attrapé le typhus, elle devient « Laüferin » [Extrait] « Je dois désormais mener les personnes partant pour un interrogatoire, d’un point du camp à l’autre, une tâche assez reposante, qui me permet d’organiser, et de rassurer les personnes en question, en préparant sur le chemin l’interrogatoire ». En octobre 1944, Renata et Anita sont transférées à Bergen-Belsen, où elles subiront les affres communes à l’ensemble des déportés. Elles sont libérées le 15 avril 1945, Renata a 21 ans et toute la vie devant elle.

Renata a eu mille vies : elles intègrent en 1945 l’armée britannique en qualité d’interprètes. De nombreuses semaines auprès des soldats anglais qui s’attacheront aux sœurs Lasker. Elle deviendra journaliste à la BBC, occasionnellement auteure. Elle épouse en 1961, Klaus Harpprecht, journaliste, écrivain, intellectuel allemand, décédé en septembre 2016. Tous deux se sont installés en 1982 à la Croix-Valmer, dans le Var, département où Renata s’est démenée pour la transmission de la mémoire de la Shoah. C’est ainsi que j’ai eu l’honneur et le bonheur de faire sa rencontre une première fois en septembre 2019. Je l’ai revu une dernière fois pendant les vacances

D’automne, son regard, son sourire et ses paroles me manquent déjà terriblement. Jamais je ne l’oublierai, c’est avec le cœur serré que je rédige ces quelques mots.

[Extrait] « Aucun jour ne se passe sans que je ne revois le camp, sans que je le revive, des nuits raccourcies par ces souvenirs. Pas un jour ne se passe sans que les fumées âcres sortant du four me hantent, me reviennent… Les morts, les coups, les interrogatoires, les chambres à gaz, la décomposition, la déshumanisation, le rasage, la décomposition des corps…

On ne revient jamais vraiment d’Auschwitz ».

Renata Harpprecht,
Déportée aux camps d’Auschwitz-Birkenau et de Bergen-Belsen, matricule 70159, rescapée allemande de la Shoah

« Je suis née le 24 janvier 1924 à Breslau, en Allemagne.

Jusqu’à ma neuvième année, j’ai mené une très heureuse enfance avec mon père, Alfons Lasker, grand avocat et notaire dans le plus haut tribunal militaire d’Allemagne et ma mère, Edith Lasker, une excellente violoncelliste. Nous formons une famille unie, peu religieuse mais très cultivée. Comme dans chaque famille aisée allemande tous les enfants jouent d’un instrument, je joue ainsi du violon, ma grande- sœur Marianne joue du piano et ma petite-sœur Anita joue du violoncelle. Tous les jours, des quatuors à corde et de la musique classique résonnent dans la maison. Nous avons une gouvernante française qui nous apprend très bien la langue. En janvier 1933, Hitler prend le pouvoir en Allemagne, par les urnes, je viens de fêter mes 9 ans. L’Allemagne du début des années 1930 à opposer une résistance au nazisme, violemment réprimée. Malgré l’arrivée des premières lois anti-juives, mon père continue de croire que notre famille n’a rien à craindre, non pas au vu de son statut, mais parce qu’il avait été officier de cavalerie pendant la Première Guerre Mondiale, récompensé de la Croix de Guerre allemande. Il se voile les yeux : les juifs des deux sexes doivent ajouter à leur signature un prénom : Sarah pour les filles, Israël pour les garçons. Dans les lieux publics, l’infâme pancarte « Juden unerwunscht », interdit aux Juifs, ne cesse de croître. Les commerces appartenant à des Juifs portent l’étoile de David,

« Juden » inscrit sur la devanture. Un de ses collègues lui propose un jour un départ en Palestine, qu’il réfute : « Ce n’est pas pour moi ! », il continuait de croire en son pays, nous resterons donc en Allemagne… Mon père nous inculque, Marianne, Anita et moi une culture : le dimanche, nous ne devons parler que français après le départ de notre gouvernante, ce qui ne plaît pas forcément à Anita ! Malgré les pogroms, accentués après la « nuit de cristal », le 9 novembre 1938, des synagogues ayant été brûlées, les magasins, ornés de l’étoile et de l’inscription « Juden » pillés et détruits, mon père continue de garder foi en l’Allemagne. Les Allemands reprendront leur raison selon lui : que pouvons-nous craindre ? Tout le monde nous apprécie à Breslau, du prêtre de la ville au commerçant, la popularité de mon père est censée nous protéger. En 1939, il faut se rendre à l’évidence, la guerre est imminente. Marianne arrive à rejoindre l’Angleterre mais les pays accueillant les réfugiés réduisent les quotas, les États-Unis, la Pologne et le Royaume-Uni réduisent les entrées et sorties dans leurs pays… La guerre approche et les tentatives désespérées de mon père de partir, ou du moins de nous faire partir, Anita et moi, finissent toujours par un échec comme évoqué ci-après !

« Il semble normal que les 50 livres que nos contacts donneront pour Renata soient versées au révérend Fisher, s’il n’est pas nécessaire de déposer cette somme auprès du Comité d’aide. Vous avez été si gentilles vous, et Mrs Wolf, de proposer de réunir vous-même cette somme le cas échéant ; mais il nous serait très douloureux de vous entraîner dans une telle dépense, après tous les ennuis que nous avons causés et que nous pourrons encore vous  causer à l’avenir pour le bien de Renata… J’ai commencé à écrire une lettre détaillée à Mr et Mrs Fisher que je ne terminerai pas avant dimanche, car je suis incapable de m’exprimer en anglais sans l’aide d’un dictionnaire… Comme je l’explique à Mr Fisher, il est possible que Renata arrive vers le milieu de septembre… »

Finalement je n’irai nulle part, les tentatives désespérées de mon père derrière son bureau avec son dictionnaire, à écrire des dizaines de lettres ne servent pas. Le 1er septembre, la guerre éclate et… «surprise »: à ma fenêtre, un jour comme un autre commence. Où sont les longues batailles et les tranchées que mon père me racontait pendant nos traditionnels « Kaffee und Kuchen », café-gâteaux, du samedi après-midi ? Désormais, les rapatriements vers d’autres pays deviennent presque impossibles.

Mes parents ont été déportés durant les premières déportations de masse, comme ma tante et mon oncle avant eux. Ce jour-là, Maman pleure beaucoup, elle sent la fin arriver, mon père refuse que nous les accompagnions, il répond à nos demandes insistantes en quelques mots : « Il vaut mieux que vous restiez. Vous saurez assez tôt où nous allons ». Tellement de valises s’entassent pour leur « départ », si nous avions su qu’elles seraient toutes volées… Pendant toute une nuit, nous rédigeons ensemble toutes les tâches que nous devrons assumer seules, pour ne rien négliger. Le lendemain, il confie à Anita les responsabilités du foyer disant : « Je compte sur toi ». Mes parents partiront dans un convoi de déportation vers la Pologne, à Izbica. Ils y creuseront leur propre tombe, s’y déshabilleront avant d’y être fusillés. Ce jour d’avril 1942, ma vie prend un autre tournant. Heureusement que mon père avait suivi son instinct. Nous n’étions pas sur la liste,   nous n’avons donc pas été  emmenées avec eux.

Depuis un an déjà, ordre nous est donné de « travailler pour le Führer ». J’ai le choix entre l’usine de munition, la déchetterie et l’usine de papier. Je n’ai aucune idée de ce qu’est une « déchetterie », je choisis donc cette proposition. Habillée correctement le matin… je me suis retrouvée dans un tas d’excréments recouvert de chats et de rats morts ! J’en suis très rapidement tombée malade, les médecins nous demandent d’arrêter instantanément. Je pars donc travailler dans une usine à papier, un travail beaucoup plus reposant. La main d’œuvre est majoritairement polonaise, juive avec également de nombreux prisonniers de guerre français, de très beaux jeunes hommes avec lesquels nous ne pouvons avoir de contact. Mais nous établissons rapidement de bons contacts avec eux du fait que nous parlons très bien français. Nous établissons donc un moyen de communication qui nous paraît parfait ! Il y a trois WC alignés, un pour les Juifs, un pour les Polonais et un pour les rares Allemands qui travaillent ici. Le réfectoire des prisonniers de guerre se trouve de l’autre côté du mur. La chasse d’eau, d’un ancien modèle, est maintenue par une chaîne avec un anneau en métal fixé au mur. Cet anneau, pas très solide, s’enlève facilement et laisse un trou de deux centimètres, juste assez pour communiquer avec les prisonniers de guerre. Ce trou devient rapidement le moyen le plus sûr de communiquer avec eux. On pose la bouche ou l’oreille et on chuchote ce que l’on souhaite dire. Lorsqu’un prisonnier voit l’une de nous deux aller au WC, il fait de même vers le réfectoire. Nous utilisons cette méthode pendant très longtemps, jusqu’à retrouver un jour le trou bouché au plâtre ! C’est vrai que nous avons une très belle écriture, nous savons écrire certains caractères particuliers et il nous reste la machine à écrire de mon père, dernier symbole de son activité. Un jour, un prisonnier nous demande de lui faire des faux papiers, des « permissions » avec lequel le prisonnier devient un ouvrier civil français, ce qui le rend capable de retourner en France. Le tampon «officiel » confirmant le faux-papier fabriqué est fourni par la Résistance française. Nos heures de travail à l’usine ne correspondent pas aux horaires d’ouverture des commerces aux Juifs. Nous volons de temps à autre des «tickets de rationnement pour les voyageurs », parfaits puisqu’ils ne contiennent pas la lettre J : ils peuvent donc être utilisés à notre guise. Je pars faire ces courses. Un jour, un prisonnier de guerre juif, « pied-noir » portant l’étoile jaune nous demande une aide, craignant le pire en voyant les persécutions dans notre pays. Sur le vêtement, je mets des boutons en pression avant de mettre l’étoile dans la poche. Nous trouvons quelqu’un dans les bureaux allemands pour se procurer les tampons. Cet homme devient ainsi « Jacques Lebrun ». Ma grand-mère Flora, âgée de plus de 80 ans, vient d’être déportée à son tour, elle garda jusqu’à la fin sa dignité. Nous acceptons donc la proposition nous ayant été faîte, de nous procurer des faux papiers, pour rejoindre la zone libre en France. Je m’appelle « Renée Demontaigne », Anita devient « Madeleine Demontaigne », deux noms d’aristocrates françaises ! Quoiqu’il en advienne, l’aventure mérite d’être tentée ! Un jour de fin 1942, nous nous retrouvons à la gare de Breslau, prêtes à embarquer pour la France sans savoir ce qui nous attendrait. Depuis le compartiment, je vois Anita abordée par plusieurs hommes de la Gestapo. Je la rejoins, ce qui exaspère Anita sur le moment même, nous sommes toutes deux arrêtées…

Comme une idiote, je nous présente comme des aristocrates françaises de passage dans la ville !

Nous sommes dirigées en prison, en présence d’un interprète. Nous avons toute la nuit pour préparer l’interrogatoire du lendemain. Plusieurs jours s’écoulent dans cette cellule et nous décidons un jour de révéler notre réelle identité. Dans tous les cas, ils auraient fait le rapprochement avec nous et la découverte n’aurait pas eu les mêmes conséquences.

Je m’appelle Renata Lasker, j’ai 18 ans, je suis Juive. Dès que la porte du bureau de la responsable de la prison est franchie, tout se bouscule : nous sommes transférées dans une « cellule juive », une petite cellule où nous sommes entassées à quatre. Je suis appelée un jour pour l’interrogatoire, et, à notre grande surprise, Anita ne sera appelée que le lendemain matin. Quelques jours plus tard, l’annonce tombe, nous serons jugées. L’objectif est d’avoir une condamnation de prison la plus « élevée possible » … Si nous sommes acquittées, nous tombons sous les mains de la Gestapo qui nous enverra en camp de concentration. Par ailleurs, l’expression « camp de concentration » ne nous est alors pas inconnue, elle rentre peu à peu dans le langage courant des prisonniers. Nous avons ainsi attendu, dans l’incertitude jusqu’à notre procès. Ce procès sera une réelle « plaisanterie » ! Nous sommes accusées de « tentative d’évasion », « d’aide à l’ennemi », de « faux » … Au banc se trouvent plusieurs autres Juifs dont les raisons de l’incarcération sont également ridicules et n’ont aucun sens. Je suis condamnée à plusieurs années de travaux forcés. Pour moi, transfert jusqu’à Jauer, un vrai déchirement que de me séparer d’Anita. Je me retrouve au milieu de « grands criminels », des exécutions journalières ont lieu. Étant la seule Juive, je suis isolée des autres prisonniers… quel soulagement ! Le rythme du pénitencier est similaire à celui de la prison mais les promenades dans la cour se font toute seule : je repense très souvent à Anita, nous qui n’avions  jamais été séparées. Je suis de très loin la plus jeune du pénitencier et certains détenus se prennent d’affection pour moi, bien que je ne puisse parler à personne. Mon travail est de faire des filets à provisions colorés, je travaille avec ferveur ! Je finis même par penser que je pourrai finir ma peine à Jauer, quelle naïveté ! Les quelques coups des gardiennes sont compensés par la nourriture à peu près suffisante… J’ai fini par comprendre que je ne pourrai pas éternellement rester dans le pénitencier : les prisons deviennent surpeuplées et le seul moyen de pouvoir continuer de les remplir est d’évacuer les Juifs.

Beaucoup de rumeurs circulent sur les chambres à gaz, les camps… D’un jour à l’autre, je suis appelée et, départ dans un wagon de criminels, tout se floute, jusqu’à l’arrivée en Pologne, à Oświęcim, un autre monde nommé « Auschwitz ».

Pas de sélection pour moi, vu que je suis issue d’un convoi de criminels. Je ne peux néanmoins pas échapper à la première étape de la « déshumanisation » : toutes et tous devons passer par le rasage, j’ai 18 ans alors, une jeune fille encore pudique, la prison m’avait certes un peu formée à la dureté des camps mais jamais je n’aurais cru que, en mon âme et dans ma chair, le matricule « 70159 » serait à jamais ancré… A côté de la déportée tenant dans ses mains la tondeuse, un détail m’interpelle : une paire de souliers, rien de plus ordinaire. Mais quels souliers ! Une paire de chaussures noires avec un lacet rouge ! Lorsque j’interroge la jeune fille sur leur provenance, elle me répond : « Elles appartenaient à une jeune fille ayant intégré l’orchestre il y a une semaine… ». Je lui réponds : « C’est ma sœur ! » Elle fait tomber son matériel de stupeur et part en courant. Elle revient avec Anita… Quelle incroyable coïncidence ! Dans l’immense étendue du camp, pouvoir retrouver une personne est presque impossible… Anita, m’explique avoir intégré le bloc Musique. Après avoir révélé ses « talents » de violoncelliste, elle est auditionnée par Alma Rosé, responsable de l’orchestre pour femme. Cette incroyable chance nous redonne l’envie de vivre… Je pars au bloc de la Quarantaine mais, malgré tout, mon état se détériore progressivement. J’attrape le typhus rapidement, mon corps se « décompose », des grosses plaies virulentes apparaissent sur mes jambes, mais je réussis à ressortir du Levier, dans un triste état, presque squelettique… Auschwitz est un autre monde, un monde à part du moins, cette odeur qui nous entoure, celle des crématoires, la fumée qui sort de la cheminée, et les familles qui attendent devant les chambres à gaz… Anita tente pour me sauver un dernier geste pour plaider en ma faveur, seule l’unique violoncelliste du camp peut se le permettre. Sa responsable ne se montre pas opposée, note le numéro du bloc et revient bien après me voir. Anita craint qu’elle ne recule en voyant mon état de délabrement mais non, je deviens « Laüferin », un grand avantage dans le camp, je peux ainsi vaquer dans le camp, ce qui me donne la possibilité « d’organiser ».

Je dois désormais mener les personnes partant pour un interrogatoire, d’un point du camp à l’autre, une tâche assez reposante. Surtout, lorsque je vois le visage des personnes que j’accompagne, certains terrifiés à l’idée d’aller dans les mains terribles de la Gestapo, je les rassure, leur demande de quoi il s’agit et essaye sur le chemin de trouver une solution. Beaucoup n’en reviennent pas… Malgré mon triste état physique, le violoncelle nous a sauvé la vie. Un jour, par mégarde à l’appel  je me retrouve dans une queue vers la chambre à gaz. Tant d’enfants, de familles, de grands-parents s’y entassent sans savoir ce qui les attend. Moi, je le sais. Chez le dentiste à Jauer, j’avais croisé une femme revenant d’Auschwitz. Je lui avais demandé si tout était bien vrai, tout ce qu’on entendait sur ces camps. Elle m’avait répondu : « Oui, en pire ! ». Ce souvenir me revient furtivement, je dois tout faire pour m’échapper de cette file. Je vois un jeune SS qui n’a pas l’air bien méchant, je l’interpelle, il s’approche de moi. Je lui chuchote : « Je suis la sœur de la violoncelliste de l’orchestre… ». Il me donne discrètement un coup de pied qui me jette hors de la file. Ma position de « Laüferin » me fait traverser régulièrement le camp, en permanence même, ce qui me permet « d’organiser », d’échanger, de faire du troc dans le langage du camp. On me donne un jour un bout de chocolat, un cadeau extraordinaire ! Je souhaite alors le cacher pour le partager avec ma sœur une fois au bloc… mais je n’ai pas tenu, je l’ai englouti dans la honte, nous ne sommes plus si humains que nous l’étions à notre arrivée. En mai 1944, je vois arriver des milliers et des milliers  de personnes hongroises qui affluent dans le camp. Pendant plusieurs semaines, la mort ne cesse de travailler, les pauvres gens sont jetés vivants dans les flammes pour aller au plus rapide. Impuissants, les autres attendent leur tour et chez certains d’entre nous, arrivés depuis un moment au camp, plus rien ne nous fait peur… Nous apprenons à vivre avec la mort. Jour et nuit les cheminées fument et, en un jour, des dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants partent en fumée… Parfois, il m’arrive d’apercevoir une famille de gens du voyage, des Tziganes partir à leur tour. Que puis-je leur faire de plus qu’un regard impuissant…

On m’avait fait comprendre à mon arrivée que l’on ne peut ressortir d’Auschwitz par la porte principale. Pourtant, un jour d’octobre 1944, alors que je vais voir Anita, j’aperçois les femmes de l’orchestre se débarrasser de leurs tenues « acceptables », remplacées par des guenilles. Beaucoup de rumeurs circulent sur le devenir de l’orchestre, l’idée d’une séparation est inconcevable, personne ne s’oppose à ce que je monte avec les femmes de l’orchestre dans le wagon à bestiaux. Le train démarre vers une destination inconnue : pendant quatre jours, quatre nuits, le train avance vers l’ouest. Chacun souffle sur le dos de sa voisine pour se réchauffer. Je vois chez les femmes de l’orchestre une certaine « unité », aryennes polonaises et  juives, elles chantent le répertoire pour remonter ce moral qui nous manque tant. Après tout, nous ne partons pas pour la mort ? S’ils avaient voulu nous tuer, ils l’auraient déjà fait à

Auschwitz ? Mais c’est vrai qu’ils n’en sont pas à leur première contradiction… Au bout de quatre jours dans le noir, le train s’arrête et la réception ordinaire reprend : « Schnorkel ! Raul ! », des coups de tous les côtés …..marche au milieu de nulle part. Nous faisons des kilomètres et des kilomètres, prêtes à nous écrouler à cause de la fatigue. A l’arrivée au camp, j’aperçois une kapo racler le fond d’un chaudron. Si une kapo fait ça, c’est que la situation est très grave. Les kapos peuvent en général tout se permettre sur les femmes de leur bloc, ne cesser de les rouer de coups, elles peuvent se permettre de garder la contenance de la « Dupe » à Auschwitz. La situation est sûrement pire que ce que laisse imaginer les quelques blocs et tentes devant nous… Dans notre convoi, nous sommes des milliers, comment vont-ils nous entasser ? Je me retrouve avec des centaines de femmes dans une tente. Pendant plusieurs jours, nous restons couchées, désespérées. Le froid glacial et le vent ont parfois raison de la tente qui s’écroule sur nous. Nous sommes transférées dans des hangars à chaussures, enfin un toit mais, très bientôt, on nous annonce qu’il y a des baraquements disponibles. Beaucoup de rumeurs circulent sur les prisonniers Russes qui y auraient trouvé la mort. Il n’y a plus d’orchestre maintenant, juste un « groupe » encore assez soudé. Nous attendons, les journées sont très longues. Un jour, le tout premier cadavre du bloc est trouvé, il faut absolument que quelqu’un fasse l’effort de le mener à l’extérieur : instinctivement, Anita se lève et le tire  dehors. Puis un autre jour, un nouveau cadavre et le surlendemain un autre, encore un autre quelque temps après… Il y en a tellement que plus personne n’y prête attention

. A Auschwitz, c’est la machine de la mort qui détruit, à Bergen-Belsen, on se décompose petit-à-petit.

 Le typhus fait rage, nous l’avions déjà eu à Auschwitz, nous sommes donc en partie « immunisées », malgré les plaies virulentes et les dizaines de maladies dans le camp. Sur la « cour », les cadavres s’entassent, un paysage devenu « ordinaire » pour nous. Lorsque l’on entend quelqu’un gémir pendant la nuit, nous sommes presque sûres de retrouver son corps inerte au petit matin. Au fur-et-à-mesure des semaines, des milliers de personnes affluent à Bergen-Belsen, tous les camps de concentration se vident ici, des dizaines de milliers de personnes parties à pied dans les « marches de la mort », lorsque l’un d’eux tombe, un coup et s’en est fini. Ces martyrs arrivent devant nous, agonisant, marchant sur les genoux, finissant par tomber de douleur après ces milliers de kilomètres de marche. Des jours entiers se passent et la frustration augmente de voir que la nourriture n’arrive plus ou presque. Les corps en putréfaction s’accumulent sur le côté, certains « vivants » se couchent sous des cadavres, un paysage presque « normal » pour nous… Anita est devenue athée à travers ces épreuves. Quant à moi, je tenais, je tiens et je tiendrai toujours grâce à la foi, une foi religieuse peut-être mais avant tout une foi en la vie, une foi en l’Homme, une foi en l’avenir, en un monde meilleur.

Au fur et à mesure des jours, les SS commencent à disparaître, jusqu’au jour où nous n’en voyons plus aucun. Nous ne pouvons pour autant croire en notre libération, elle nous paraît tellement impossible : pourquoi seraient-ils partis sans nous tuer, c’est donc avec beaucoup de méfiance, puis d’étonnement que nous écoutons le message de l’armée britannique un certain 15 avril 1945. Nous n’avons pas mangé depuis plusieurs jours, depuis la désertification des SS. On avait été chargées quelques jours auparavant de traîner les cadavres dans les fosses avec de la ficelle accrochée aux bras mais personne n’en avait plus la force… Le grondement des canons dure pendant plusieurs jours et ce message est diffusé dans le camp en plusieurs langues, au bout de plusieurs diffusions, je comprends enfin le contenu du message… « Les troupes britanniques sont devant les portes du camp… Restez calmes… Vous êtes libres… » Je peine à y croire pendant un petit moment, mais oui nous sommes libres !

Nous attendons un certain moment, le typhus et les différentes maladies rendent le camp intraversable par une armée régulière, pas préparée à trouver des corps semi-morts et agonisants, il y a plusieurs milliers de corps en putréfaction parmi-nous, comme un paysage « ordinaire », la vision de ce paysage d’horreur désoriente les armées britanniques… Le premier tank anglais, sera acclamé, nous les voyons comme nos dieux ! Tellement bouleversés, ils distribuent des quantités énormes de nourriture dont de la viande. Nos estomacs ne sont absolument plus adaptés à inhaler quelconque nourriture de ce type et beaucoup en meurent dramatiquement, à cause de cette erreur, je me demande d’ailleurs comment en ai-je été préservée…

Pendant plusieurs jours, les SS n’ayant pas réussi à s’évader sont chargés de jeter les cadavres dans des camions avant de les mener dans des fosses communes, beaucoup d’entre nous ne peuvent s’empêcher de les lyncher. Les Anglais cherchent absolument des déportés parlant anglais, c’est pour la première fois de ma vie l’occasion d’utiliser ma connaissance de cette  langue. Je suis immédiatement devenue « l’interprète du camp ». Un message d’Anita est diffusé à la BBC et, grâce à une voisine de ma sœur restée au Royaume- Uni, nous reprenons difficilement contact avec Marianne, la guerre n’est pas encore terminée et les services postaux ne sont pas encore très efficaces… Le 21 mai, les restes de Bergen-Belsen partent en flammes, avec dessus le portrait d’Hitler et la croix gammée. Nous sommes tous devant, à observer ce spectacle, dernier vestige des coups, des tas de morts, de la malnutrition, des agonies, des fumées et de cette odeur irrespirable… Tout s’envole en fumée aujourd’hui, tout ou presque…

J’apprends qu’Anita et moi rentrons dans l’armée britannique, affectées à la traduction, nous devenons interprètes. Étonnant vu qu’Anita ne parle pas un mot d’anglais. La vie reprend petit-à- petit son cours, nous correspondons avec Marianne qui nous envoie des vêtements et beaucoup d’objets depuis l’Angleterre. Un jour, Anita réussit même à avoir un violon tant les cadres de l’armée britannique avaient entendu parler d’elle. Puis, au fur-et-à-mesure des semaines, chacun de nos camarades nous quittent pour rejoindre leur famille, leur pays : France, Pologne, Pays-Bas… Mais nous deux, nous sommes Allemandes, ce n’est pas une honte mais, de voir ce pays détruit, censé être le nôtre, ne me fait ni chaud ni froid… Les pillages dans les maisons allemandes se font très fréquents, d’après les Britanniques, nous avons le droit d’y prendre tout ce que nous voulons prendre. Avec un peu de recul, « un voleur, quelques soit les raisons de son vol sera toujours un voleur… » Jamais le pillage ne pourra réparer ce que nous avons vécu, jamais rien ne le pourra.

Des soirées organisées avec présence d’un orchestre improvisé, des journées à travailler dans les bureaux… En octobre, Anita témoigne dans l’un des premiers grands procès des criminels de Bergen-Belsen. Elle est stupéfaite de voir ses bourreaux défendus par des avocats… Toutes ces personnes finiront exécutées, tôt ou tard. En 1946, nous partons enfin pour le Royaume-Uni. Une nouvelle vie commence pour nous… Je suis devenue journaliste, occasionnellement auteure. Je me marie en 1961 à Klaus Harpprecht, fils d’un pasteur anti-nazi, enrôlé de force malgré lui dans l’armée allemande. Journaliste, écrivain, intellectuel allemand, il m’a quitté en septembre 2016, après trente ans passés sur la côte d’azur, à la Croix-Valmer, un village qui nous a si bien accueilli à notre arrivée en 1982…

« Anita comme moi, avons longtemps raconté l’indicible. Ne serait-ce que pour cette jeunesse allemande, contre les relents antisémites que connaît l’Europe d’aujourd’hui. Aucun jour ne se passe sans que je ne revois  le camp, sans que je le revive, des nuits raccourcies par ces souvenirs. Pas un jour ne se passe sans que les fumées âcres sortant du four me hantent, me reviennent… Les morts, les coups, les interrogatoires, les chambres à gaz, la décomposition, la déshumanisation, le rasage, la décomposition des corps… »

On ne revient jamais d’Auschwitz ». Renata

 

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