Gabrielle PERRIER, l’institutrice d’Izieu témoin oublié

 

 

 

Automne 1943 : Gabrielle née le 17 mai 1922, a donc 21 ans et vit dans la ferme de ses parents, Louis et Antonia, à Colomieu, petit village près de Bugey (Ain). Elle a une sœur Marie (1923. ,) et un frère Robert (1928. ?).

A 13 ans, elle est interne au Cours Complémentaire de Belley. Elle poursuivra ses études jusqu’à obtenir, à 16 ans, son Brevet de Capacité pour l’enseignement primaire. Et sera ensuite titulaire de son Brevet Supérieur obtenu le 23 juin 1941.

Son souci travailler, ce qu’elle fait mais par intermittence. Elle effectue depuis 2 ans des remplacements comme institutrice. N’étant pas passée par l’Ecole Normale, les places sont limitées, c’est le choix qu’on lui propose.

Le 13 décembre 1941 elle occupe son 1er poste à Ceyzeyrieu (Ain) à 24 km de chez elle, qu’elle fera à vélo (quelques fois 17 km dont 10 de côtes). En réalité elle « bouche les trous » laissés par les instituteurs parfois mobilisés. Mais c’est son désir d’enseigner, sa mère étant elle-même institutrice.

Elle a espoir d’obtenir le poste de Mr Verdun à Prémeyzel (Ain) qui a postulé afin de rejoindre le nord, sa région d’origine. Hélas espoir déçu cet instituteur n’a pas obtenu son exéat1.

Mais un jour elle est convoquée à une conférence pédagogique obligatoire. Elle y assiste donc puis, celle-ci terminée, elle va voir l’Inspecteur Mr Gonnet, et lui demande si des postes sont vacants. Cet inspecteur bien compréhensif lui demande d’attendre quelques instants. Il part téléphoner et à son retour lui annonce une bonne nouvelle : elle est nommée institutrice intérimaire à Yzieu (Ain) au hameau de Lélinaz.

Elle trouve cela surprenant puisqu’il y a déjà une institutrice Germaine Gugolz, l’épouse de l’épicier du village. Mais l’inspecteur la rassure et lui explique qu’il s’agit d’une classe supplémentaire d’autant que l’école du village ne peut être surchargée. Mme Gugolz l’informe que ce seront 36 enfants de parents juifs déportés pour la plupart et d’enfants venus d’horizons différents, de l’Hérault en particulier via Montpellier et environs.

Quoique rassurée elle s’interroge toujours sachant que « Vichy » révoque les instituteurs juifs. De l’étoile jaune elle a entendu parlée mais jamais vue. Les Italiens, actuels occupants depuis le 11 novembre 1942, n’étaient pas préoccupés par le sujet, mais suite à leur défaite du 8 septembre 1943 et leur remplacement par la Wehrmacht il risque d’en être autrement.

Donc, puisqu’on l’ouvre là-bas cette école, elle se confirmera aux directives et puis cela la changera des remplacements aux 4 coins ! ! du département depuis 2 ans.

Visite chez Mr le Maire qui devrait lui attribuer un logement, une obligation de l’époque. Ce dernier refuse au grand dam de Gabrielle, loin de chez elle à Coulomieu où sa mère exerce et réside.

Elle trouve un logement chez Mme Maché brodeuse, qui lui loue une mini chambre pour 400 francs par mois, presque la moitié de son salaire. Elle aura à certains moments des difficultés à honorer ce loyer. Après plusieurs démarches engagées auprès de la sous-préfecture une aide de 1250 francs lui sera allouée par la mairie le 13 février 1944.

Première visite à Yzieu, elle est accueillie par le Dr Suzanne Reifmnan2, médecin du site en compagnie de son fils Claude et de ses parents. Visite de l’établissement, rencontre avec Miron le mari de Sabine Zlatin directrice du centre, mais absente ce jour-là.

Découverte de sa salle de classe, du réfectoire des dortoirs et autres attenants. Gabrielle Perrier est enfin rassérénée.

Premier jour de classe : terrible brouhaha d’entrée puis retour au calme. Connaissance de chacun, par écrit pour commencer, car elle a du mal à prononcer certains noms à consonance étrangère. Ces élèves répondent rarement à ses questions. Peu importe elle doit apprendre à lire, écrire et compter le « ba.ba » du système. Tout se déroule comme elle l’espérait, l’Inspecteur vient lui rendre visite, sans la prévenir bien sûr, la note. Bonne note qui restera dans son dossier.

Elle se plaint du manque de moyens, mais c’est courant à cette époque. Les collègues voisins lui prêtent de quoi pallier, dans une certaine mesure, ce manque. Sinon elle est satisfaite du métier qu’elle désirait faire et qu’elle affectionne particulièrement. Corrections des devoirs, préparations des récitations, des différents exercices.

Elle est étonnée de la facilité avec laquelle les enfants juifs parlent de leur condition. Enfants heureux, insouciants et plein de vie dans ce cadre  particulier.

Le village accepte cette population et est correct avec elle.

Des échos de la guerre lui parviennent : la résistance (plateau des Glières tout proche), la milice, la Wehrmacht mais à Yzieu tout est calme pour le moment. Pas d’allemands dans ce coin, le refuge est à 800 m du village. Trois ou quatre enfants fréquentent le proche collège de Belley.

Elle s’alarme un peu, mais n’est pas la seule, quand elle apprend l’arrestation du Dr Bendrihem 37 ans le 8 janvier à Glandieu et la mutation du  bienveillant Sous-Préfet à Châtellerault le 6 mars suivant.

Elle n’a pas tort.

Car ce matin du jeudi du 8 avril 1944 sera effroyable.

C’est la rafle des enfants d’Yzieu : 42 enfants et 6 adultes. Gabrielle y échappe car c’est le 1er jour des vacances de Pâques et elle est partie depuis la veille de même pour la directrice Sabine Zlatin en visite à Montpellier.

Gabrielle apprend par une amie, la rencontrant au marché le lendemain, cette terrible nouvelle qui va l’anéantir et la poursuivre pendant un long moment de sa vie.

Donc plus d’école, plus de travail en cet instant. Elle rend visite à la ferme voisine du refuge où est installée la famille d’Eusèbe Perticoz, qui lui raconte avec peine ce qu’il a vu.

Quelques semaines plus tard elle fait l’effort d’aller à ce refuge, y récupère sa blouse accrochée au porte manteau et, oh surprise ! dans une poche il y a le sifflet que lui avait donné le petit Raoul Bentitou pour mettre fin à la récréation.

 Une bonne nouvelle toutefois Mr Gonnet, son inspecteur, la fait nommer à Saint-Benoît le 21 avril pour terminer l’année. Puis en juin elle héritera d’un nouveau poste à Saint Germain les Paroisses.

A la rentrée 1944 elle est affectée à Ordonnaz à 20 km de son village et ce jusqu’à Noël.

Le 8 avril 1946 elle obtient son CAP3 d’institutrice et devient donc titulaire le 1er janvier 1947, emploi pérenne et meilleur salaire, nommée à Villebois pour le restant de l’année. 

Mais elle s’ennuie quelque peu, partage les sorties et loisirs avec ses amis et son frère. Ce qui ne l’empêche pas de penser à ce drame. Elle aura du mal à s’en détacher, se réfugiant dans le silence. Elle s’en veut de n’avoir pas compris le danger qui pesait sur ces enfants. Elle prendra la décision de parler en 1987 lors du procès de Klaus Barbie.

Elle a fait partie jusqu’en 1998 du conseil d’administration du mémorial.

L’auteur du livre, Dominique Missika l’a rencontré le 6 avril 2005, lors d’une commémoration, mais elle a refusé toute participation, le faire serait trop douloureux pour elle. L’ouvrage a été réalisé à partir des nombreux témoignages recueillis.

Ses liens, un moment interrompu, avec Sabine Zlatin reprendront lors d’une visite de cette dernière à Yzieu.

La vie reprend, en 1954, à 32 ans elle est nommée à Ambléon, et ce jusqu’en 1964. Puis à l’école de Tenay jusqu’à la retraite au 20 décembre 1977.

En 1973 elle épouse Marius Tardy, veuf, le couple s’installera à Belley. Son mari décédera le 7 avril 2004.

Le 19 décembre 1977, il y a une effervescence particulière à la salle des fêtes de Tenay, mais oui, on célèbre le départ à la retraite de Gabrielle POIRIER, l’institutrice humble et discrète.

Par la suite elle sera présente aux diverses cérémonies ou visites du musée, répondant avec passion aux questions qui lui seront posées.

Puis un dernier hommage lui sera rendu le 6 avril 2010, un jour anniversaire de la rafle, pour celle qui a quitté ce monde le 29 décembre 2009 et dont les obsèques ont eu lieu le 4 janvier 2010.

NB :  le film « la dame d’Yzieu » de mars 2007 n’a pas selon elle, et d’autres, respecté le vécu réel.

 Notes.

      1°) « exéat » les enseignants du 1er degré étaient nommés dans un département. Il fallait pour en sortir obtenir l’exéat délivré par l’Académie concernée, mais aussi « l’inéat » d’une autre Académie pour y entrer.

     2°) voir article du 16 avril au sujet de son frère qui échappera à cette rafle en s’enfuyant.

     3°) Certificat d’Aptitude Pédagogique.

Sources : le livre de Dominique Missika.29 décembre.

              et site : memorializieu.eu

 NDLR : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celle des gens célèbres »

  Je partage entièrement cette maxime du philosophe Walter Benjamin, citée dans le livre de Dominique Missika.

 Ce que j’évoquais déjà : faire sortir de l’ombre celles ou ceux qui ont été oubliés, les humbles, les modestes dont le courage ou patriotisme est à signaler.

 

 

 

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